Mode inclusive et diversité dans les podiums : usages concrets et limites
Sur les podiums des grandes semaines des défilés, la part de mannequins non blancs oscille selon les saisons et les maisons, mais reste, dans la plupart des relevés indépendants publiés ces dernières années, minoritaire par rapport à la population des pays où ces défilés se tiennent. Les enquêtes annuelles menées par des collectifs spécialisés, comme le Diversity Report du site The Fashion Spot, portent sur plusieurs milliers de passages par saison. Elles montrent des progrès réels depuis le milieu des années 2010, mais aussi une grande variabilité d’une ville et d’une marque à l’autre.
Ce que recouvre la notion de mode inclusive
L’expression désigne plusieurs choses distinctes, souvent confondues. Elle peut concerner la couleur de peau, l’âge, la morphologie, le handicap, l’identité de genre ou encore l’origine sociale des mannequins. Une marque peut être inclusive sur un axe et pas du tout sur un autre.
Concrètement, cela se traduit par des décisions de casting. Certaines maisons intègrent des mannequins de tailles variées, d’autres des personnes en situation de handicap, d’autres encore des mannequins transgenres ou non binaires. Ces choix se voient sur le podium, mais aussi dans les campagnes publicitaires et sur les sites de vente en ligne.
La question de la taille des vêtements est centrale. Proposer un défilé avec des morphologies diverses suppose de produire des pièces dans une amplitude de tailles plus large que ce qui est habituellement présenté. Cela touche à la gradation des patrons, un travail technique qui a un coût et qui modifie la chaîne de production.
Des avancées visibles mais inégales
Les podiums des marques de luxe restent le lieu où les écarts sont les plus marqués. Les relevés saisonniers montrent que certaines maisons atteignent des proportions de mannequins racisés supérieures à la moyenne, tandis que d’autres restent proches de zéro. Cette dispersion signifie qu’il n’existe pas de norme sectorielle stable.
La question du handicap est celle qui progresse le plus lentement. Les mannequins en fauteuil roulant ou porteurs de prothèses visibles apparaissent encore de façon ponctuelle, souvent lors de défilés présentés comme militants. Leur présence régulière dans les collections commerciales reste rare.
L’âge constitue un autre point aveugle. La mode féminine de luxe continue de recruter majoritairement des mannequins de moins de trente ans. Les marques positionnées sur un public plus âgé, ou certaines lignes de prêt-à-porter, recourent davantage à des profils variés, mais cela reste minoritaire dans l’ensemble du secteur.
La représentation des morphologies fortes a connu une visibilité accrue, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni. Elle reste toutefois concentrée sur quelques marques spécialisées ou sur des segments de marché particuliers, comme la lingerie et le prêt-à-porter grande taille. Dans le haut de gamme, les silhouettes fines dominent toujours les défilés.
Une liste non exhaustive des axes concernés permet de mieux saisir l’hétérogénéité des situations :
- couleur de peau et origine géographique ;
- morphologie et taille des vêtements proposés ;
- âge des mannequins ;
- handicap visible ou invisible ;
- identité de genre et expression de genre.
Chaque axe avance à son propre rythme, et les progrès sur l’un ne garantissent rien sur les autres. Une marque peut par exemple présenter un casting très diversifié en termes d’origine et rester uniforme sur la question des tailles.
Les limites et les effets de vitrine
Plusieurs critiques reviennent régulièrement. La première porte sur l’écart entre la communication et les pratiques de vente. Un défilé inclusif peut coexister avec une gamme de tailles réduite en boutique. Le message visible sur le podium ne se traduit alors pas dans l’offre commerciale.
La deuxième concerne la précarité des mannequins concernés. Les profils atypiques sont parfois engagés pour une saison ou une campagne, sans que cela ouvre sur des contrats réguliers. Cette instabilité limite l’effet structurel de ces castings.
La troisième porte sur le risque de tokenisme, c’est-à-dire la présence symbolique d’une personne pour représenter une catégorie entière. Ce procédé peut donner l’impression d’un changement profond alors qu’il s’agit d’une exception.
Enfin, la question des conditions de travail reste peu traitée. Rémunération, horaires, accès aux espaces, prise en compte des besoins spécifiques : ces aspects déterminent si l’inclusion est réelle ou seulement visuelle. Un mannequin en situation de handicap qui ne dispose pas d’un accès adapté aux lieux de casting ou de shooting ne bénéficie pas d’une inclusion effective.
Certaines marques ont modifié leurs procédures de casting pour élargir les viviers, par exemple en travaillant avec des agences spécialisées ou en ouvrant des castings hors des réseaux habituels. Ces démarches restent minoritaires et dépendent souvent d’initiatives individuelles plutôt que de règles sectorielles.
Le cadre juridique varie selon les pays. Certains États ou villes ont adopté des dispositions contre la discrimination fondée sur la morphologie ou l’origine dans le mannequinat. Leur application reste difficile à mesurer, faute de données publiques homogènes. En l’absence de suivi systématique, l’évolution de la diversité sur les podiums dépend largement de la volonté des marques et de la pression médiatique.